HARMONIA UNIVERSUM Self Editions on line © Patinet Thierri
Present

COPACABANON :
Roman
© Jean Pierre Mailhan .
CD multimedia
Table des Chapitres :
AUTOPSIE D’UNE CHUTE - LE TISSU DES RELATIONS HUMAINES SE DECOMPOSE - MENSONGES
ET COMPROMIS - UN CORPS ET UN CŒUR EN JACHERE…ENFIN PRESQUE… - UNE
RECONNAISSANCE SOCIALE INATTENDUE - SECONDE PARTIE : REDEMPTION - FREMISSEMENTS
SUR LE MARCHE DU TRAVAIL FISSURATIONS AILLEURS - INTERVENTION DES ANGES - JE
DEVIENS TRES OCCUPE - COME BACK CHEZ LA PERFIDE ALBION - SUSPENSE, DIVAN ET
CANAPE - DEPART DES CUMULUS, ARRIVEE DES CUMULS - EPILOGUE…
EXTRAIT
AUTOPSIE D’UNE CHUTE
Un quartier calme mais triste. Une mosaïque inélégante que composent une usine, quelques bureaux, un entrepôt, reliés par de petits immeubles gris sans âme et sans style. Au milieu, un terrain vague, j’oserai dire vague à l’âme, et dans un coin de cette parcelle nue, blottie contre une palissade, une baraque de chantier.
J’habitais là.
J’avais échoué là, dernière étape de ma déchéance avant les solutions de rupture : le vagabondage, le squatt. Rupture avec le monde sédentaire, rupture avec l’ultime cercle de ceux qui me fréquentaient encore.
Or, je n’étais pas fait pour le nomadisme et je ne pouvais supporter d’être abandonné de tous.
J’habitais là et j’avais froid.
J’avais peur aussi…parfois.
A quarante-neuf ans, j’avais conservé quelques atouts dans mon pauvre jeu : une santé qui ne m’avait pas trahi, une volonté qui m’a tenu éloigné des conneries et de l’alcool…bien que certains soirs…surtout quand il fait froid, un sens de l’humour qui s’effritait mais qui résistait et puis je présente bien.
C’est curieux comme expression. On ne dit jamais présenter bon mais présenter bien. A vrai dire il me restait peu de choses à présenter mais au dire des autres, je présentais bien.
Dans une civilisation de l’image, dans une société où la forme gagne irrésistiblement du terrain sur le fond, il est recommandé de présenter bien. Et puis c’était mon ultime coquetterie. Beaucoup de gens qui mendient, insistent auprès des gens qui les ignorent sur la nécessité de « rester propre ». Moi, je demeurais encore au-dessus de cette condition ; je me tenais sur le palier au-dessus, juste au-dessus.
Auparavant je vivais sur une autre planète : pavillon confortable dans une banlieue chic, situation professionnelle enviable, de nombreux amis et copains que je retrouvais parfois dans le monde associatif ou au café-philo.
Bien que les deux événements ne soient pas liés, j’ai perdu mon travail peu de temps après mon divorce, mon second divorce.
Je travaillais dans une société d’assurance anglaise, CMI (COMMONWEALTH MUTUAL INSURANCE) qui, pour des raisons peu évidentes aux yeux de ses collaborateurs, s’était retirée du marché. Son portefeuille n’ayant pas été cédé à la concurrence, ses contrats avaient été méthodiquement résiliés et son personnel licencié.
Malgré mon caractère soucieux j’avais ressenti plus d’amertume que d’inquiétude.
En effet, je jouissais d’une crédibilité certaine en qualité de spécialiste RC (Responsabilité Civile pour les non initiés), je disposais d’un « relationnel » de premier choix et je passais pour un type sympa, honnête et fiable.
Naturellement j’ai eu beaucoup de contacts, des rendez-vous et même des déjeuners qui n’avaient pour seul objet que de maintenir mon moral. Au début, j’étais très entouré. Je reconnais que j’ai vécu un début de chômage confortable. Puis le cercle de relations s’est distendu, les solutions se sont raréfiées.
Finalement, vos qualités et votre personnalité attirent peu de gens si elles ne sont pas au service d’un pouvoir de décision représentant un intérêt pour ces mêmes personnes. On tolère quelques mois de rupture entre l’être et le pouvoir mais on se lasse vite de votre inutilité et on vous oublie…rapidement.
La chute sociale s’apparente à la chute d’un corps : plus on s’enfonce et plus on tombe rapidement.
La vente rapide du pavillon servit essentiellement au remboursement de divers crédits. Le maigre bénéfice me permit d’accéder à la location, à défaut de ne plus pouvoir aspirer à la propriété.
Isabelle, mon ex-femme, trouva rapidement un compagnon qui lui procura un travail. Ce fut une bonne nouvelle car cette situation générait une protection pour Cyrielle et Orianne, mes deux filles.
Je demeurais à la recherche d’un travail..
Mes déboires sont survenus à une époque où les sociétés d’assurance connurent une fringale de fusions-absorptions-rachats, ce phénomène générant davantage de licenciements que d’offres d’emplois. J’ai, bien entendu, réduit mes prétentions, manifestant mon intérêt pour des postes moins importants que ceux occupés précédemment ; mais cette humilité me conduisait inévitablement à l’impasse du surdimensionnement.
Alors, grâce au dernier carré de relations fidèles, j’ai effectué quelques missions ponctuelles, parfois « au noir », j’ai même assuré des permanences de cabinets de courtage d’assurances entièrement désertés au mois d’août. J’étais toujours dans le métier et me tenais au courant des évolutions du droit et de la technique.
Je réalisais des petits boulots et des missions d’intérim, qui complétaient opportunément mes maigres allocations.
Je dus rapidement me résigner à me séparer de ma voiture et du deux-pièces agréable que je louais à Poissy.
Mes relations professionnelles me rendirent toutefois des services considérables en ce qui concerne le logis.
Dans un premier temps Didier S. me procura un loyer gratuit. Avec Didier, courtier d’assurances, j’avais développé un important portefeuille d’éditeurs, activité dans laquelle il disposait de beaucoup d’introductions et jouissait d’une excellente réputation. De temps à autre je me rendais dans son cabinet, rue de l’Université, pour y effectuer quelques travaux de concert avec Catherine, son assistante.
Un jour, Didier me présenta à Monsieur et Madame BARRANGER .Ce couple de bourgeois austères m’informèrent de leur prochain départ pour le Canada pendant une dizaine de mois et de leur souhait de ne pas laisser leur superbe appartement de la rue de Verneuil inoccupé. Sur les conseils et l’insistance de Didier les BARRANGER acceptèrent de me confier leur domicile (en réalité la cuisine, une salle de bains, le salon et la plus petite de leurs chambres, mais ce bail précaire était inespéré). J’appris par la suite que pour de sombres histoires de famille mes bienfaiteurs étaient peu disposés à remettre leurs clefs à leurs enfants.
J’ai vécu onze mois dans un quartier sympathique, proche de Saint-Germain des Prés où la culture cohabite avec l’animation. Des théâtres, des cinémas, des restaurants, des boîtes à ma disposition ; mais quand on surveille quotidiennement ses dépenses les lumières de la ville apportent davantage d’amertume que de plaisirs. Pourtant je me promenais régulièrement, le soir, dans les rues remplies de gens joyeux. Anonyme, j’étais un peu comme eux, dans le mouvement, non exclu, bien qu’habité par un vague sentiment de culpabilité : celui de pénétrer par effraction dans le « pays de la nuit ».
« Presque tous les désirs du pauvre sont punis de prison », a écrit CELINE. Je me suis efforcé de privilégier le « presque ».
Un soir je me suis rappelé une chanson de Michel JONASZ évoquant les vacances d’enfants d’une famille modeste qui, faute de moyens, « regardaient les autres gens comme ils dépensaient leur argent ».
Sans jalousie j’ai assisté à ce spectacle presque quotidiennement.
Auparavant, j’étais plutôt acteur que spectateur. On me regardait : JP (je me prénomme Jean-pierre) dans sa belle auto, JP fait du bateau, JP passe de jolies vacances, JP est avec une jolie femme, JP travaille dans un beau bureau,…Et puis patatras plus de JP, exit JP. Je n’étais plus sur scène, même pas dans les coulisses.
J’ai pris conscience qu’il était relativement facile de manger pas cher, de s’habiller pas cher, de lire pas cher dès lors qu’on se montre attentif et un peu dégourdi. En revanche, tout ce qui saupoudre la vie de petits et grands bonheurs, les sorties, les voyages, les restaurants, nécessitent une aisance financière, interdite à ceux qui se contentent de vivre ou de survivre.
J’ai découvert la brutalité de cette rupture, de cette frontière entre le monde de ceux qui cherchent à assumer des besoins de première nécessité et ceux qui sont en quête de plaisirs.
Le monde des besoins et le monde des plaisirs.
J’avais toutefois trouvé quelques solutions pour éviter une déchéance culturelle : je rachetais des billets de cinéma au tarif comité d’entreprise à d’anciennes relations professionnelles qui n’utilisaient pas leur quota, j’exploitais certaines circonstances pour obtenir des places de théâtre gratuites ou à moitié prix et j’assistais à des concerts non payants dans des églises, notamment à celle de la Trinité.
Quand j’ai quitté la rue de Verneuil, Didier m’a invité au restaurant. Il connaissait ma prochaine destination, Copacabanon (le nom que j’ai donné à la baraque de chantier).
Tu sais Jean-Pierre, me dit-il à la fin du repas, je suis vraiment navré de ce qui t’arrive. Je suis intervenu pour que tu retrouves un poste digne de toi. Mais sans succès. Je me suis mouillé avec les BARRANGER car en cas de clash…Tu aurais pu faire le con dans leur appart…j’aurai été emmerdé car ce sont des gens chiants mais importants pour le business…et pour autre chose aussi…
Didier resta silencieux pendant quelques secondes.
Pendant plusieurs années nous réalisions des affaires de prestige dans l’intérêt de nos sociétés respectives. Nous collaborions dans la bonne humeur et dans une relative facilité. Notre amitié s’était fertilisée dans le terrain de la réussite et de l’insolence. Allait-elle survivre ? Didier reprit la parole.
Ecoute mon petit vieux, je ne peux pas faire plus, à moins de tomber dans la pitié…Je souhaite que tu me donnes des nouvelles de temps en temps…Je n’irai pas te voir dans ton baraquement parce que je ne supporterai pas te voir dans cette situation…Mais tu vas rebondir…Je ne te dis pas ça comme on souhaite les vœux au nouvel an. Tu vas rebondir…Et tu verras qu’on se retrouvera : moi le courtier, toi le souscripteur de talent…Et puis merde, t’es un type cultivé, ce n’est pas moi qui vais te faire un exposé sur la traversée du désert.
Nous nous sommes quittés quelques minutes plus tard.
Je ne lui en voulais pas. Déjà parce qu’il m’avait aidé, ensuite parce que j’étais réaliste sur la nature des relations humaines : le cadre où elles sont nées maintient leur existence; elles se prolongent rarement au-delà. Illustration banale de ce que je viens d’affirmer : beaucoup de personnes rompent toute relation avec leur belle-famille après un divorce alors qu’elles étaient en parfaite harmonie avec certains membres de celles-ci.
L’évocation de la traversée du désert par Didier m’avait troublé. Que voulait-il dire ? Que nous avions tous notre traversée du désert ? Qu’elle était nécessaire ? Que cette épreuve me rendrait plus fort ? Qu’il y avait autre chose après le désert ?
J’avais accepté le message, à défaut d’avoir su le déchiffrer.
André L. fut le second courtier à m’aider.
A l’instar de Didier, il me confia quelques missions, mais il me réserva également un bureau dans son cabinet pour mes seuls besoins afin que je puisse utiliser le téléphone, le fax et l’ordinateur, internet inclus, pour faciliter mes recherches d’emploi. Ce fut en quelque sorte mon « out placement ».
Autant Didier était pétri de classe naturelle, autant André se complaisait volontairement dans une présentation bourrue et un langage parfois très faubourien.
Ils n’avaient pas non plus la même clientèle.
André comptait parmi ses clients un entrepreneur de bâtiment d’origine portugaise, prénommé José. Ce dernier avait acquis ce terrain de Clichy, où trône Copacabanon, dans le cadre d’une opération immobilière. Divers problèmes administratifs retardaient le commencement des travaux d’où mon statut initial de gardien de chantier vide. André avait sorti José d’un sinistre délicat et qui aurait pu avoir de lourdes conséquences sur la survie de l’entreprise. C’est la raison pour laquelle, à la demande d’André, José n’avait pas rechigné à confier son nouveau chantier à un « plus tout jeune gardien ».
La présence permanente d’un gardien ne s’imposait pas. En revanche, l’occupation de ce bungalow quasiment neuf dissuadait toute tentative de squatt.
Mon rôle consistait essentiellement à garder la cabane du gardien.
José connaissait mon parcours et pouvait légitimement douter de mon savoir-faire face à l’invasion du terrain par une horde de manouches, mais je crois que la situation l’amusait. Nous étions sur des trajectoires inverses, lui l’ancien petit ouvrier portugais à la tête de la quatrième entreprise de maçonnerie du Val d’Oise, et moi l’ancien « cadre sup » en pleine déconfiture. Je n’ai jamais su exactement la frontière entre les cadres moyens et les cadres supérieurs (qui ne sont pas des cadres de direction) mais ayant dépassé la taille de 1,80 mètre, j’ai définitivement admis que j’étais, ou plutôt j’avais été « cadre sup ».
Mais pourquoi Copacabanon et pas un vrai logement ?
Ce fut mon ami Louis-René C., également ami et associé d’André qui avait attiré mon attention sur le choix.
Ecoute Jean-Pierre, vu ta situation les choix pour te loger sont réduits. En supposant que tu bénéficies d’un logement social, tu risques de te trouver dans une HLM triste, dans une banlieue pourrie et peut-être loin des transports en commun. Tu vas en plus vivre avec des gens qui ne te ressemblent pas et au milieu du boucan et…d’autres choses. Tu sais, ce n’est pas pour rien que même en prison on essaye de ne pas trop mélanger les gens. Moi, les quartiers réservés pour les VIP dans les prisons ne me choquent pas, car la peine d’emprisonnement subie par les criminels en col blanc deviendrait en fait plus pénalisante pour ces derniers si elle était assortie d’une certaine promiscuité…Alors la baraque de chantier à Clichy, même si ce n’est pas très glorieux, elle va te préserver d’un certain nombre de choses et faciliter tes déplacements avec le métro à quinze minutes de marche…Et puis, dans ta situation, un loyer gratuit, c’est primordial, surtout si tu tiens à régler tes pensions alimentaires, partiellement ou totalement.
J’ai écouté Louis-René, dont tous les conseils jusqu’à présent s’étaient révélés judicieux.
Un après-midi d’hiver, je me suis retrouvé devant Copacabanon en compagnie de Louis-René, d’André et de José pour la « remise des clefs » et les instructions quant à la pseudo garde du chantier. André baissait la tête, gardait les mains dans ses poches et de temps en temps shootait dans des gravillons en étouffant des jurons. Louis-René surveillait mes réactions pour vraisemblablement oublier les siennes.
Copacabanon était propre. Il y avait l’électricité, le gaz en bouteille, une antenne TV mais l’eau par jerrican.
Le soir nous avons dîné chez Mehdi, propriétaire d’un restaurant magrébhin proche du chantier et vieille connaissance de José. C’est dans son établissement que je pouvais remplir mes jerricans d’eau.
Au cours du repas que Mehdi termina avec nous, j’eus la force de plaisanter en évoquant la situation : l’homme du désert apportait l’eau à l’homme blanc. Le fait de se livrer à l’autodérision dans un tel moment m’attira la sympathie du restaurateur. Mehdi renchérit en se rappelant qu’il avait déjà connu une histoire similaire dans LAWRENCE d’ARABIE. Il conclut la discussion en suggérant que j’étais peut-être Lawrence de Clichy. A partir de ce jour il ne m’appela plus que par ce surnom, ce qui étonnait parfois les clients qui dans le nom de Lawrence saisissaient immédiatement le prénom féminin phonétiquement identique.
Voilà comment on peut, pendant quelques instants, être suspecté d’appartenir au club des grandes folles.
Le retour à Copacabanon fut moins drôle. Je pris congé de mes amis, fermai le cadenas du portail métallique puis me rendis chez moi.
Je ne sais pas combien de temps j’ai pleuré.
Longtemps.
J’ai réclamé ma mère, prononcé le prénom de mes enfants et celui de quelques amis. Le sommeil eut raison de mes larmes.
Le lendemain fut occupé par la récupération de quelques meubles et d’affaires personnelles mis en dépôt dans la maison de campagne de Claude S., un autre ami assureur. Claude me prêta également son Range Rover, m’évitant ainsi de recourir à la location d’une camionnette.
J’aménageai ensuite Copacabanon, sorte de mobile-home sans roue dont l’espace était intelligemment exploité. Mon nouveau terrier se composait d’une cuisine-salon, d’une chambre et d’un cabinet de toilettes avec WC chimiques.
Ma plus grande hésitation concerna la photo de mon fils et de mes deux filles : affichées ou dans un meuble ? affichées, leur présence permanente me donnait envie de pleurer, dans un meuble elles me manquaient. Finalement le choix de l’affichage fut retenu. Après tout je n’avais pas à rougir de mon amour pour eux et ils allaient bien. C’est moi qui étais mort. C’est l’image du père dont la relative réussite les avait choyés ou flattés qui n’existait plus. Je savais qu’ils m’aimeraient toujours mais je craignais que la découverte de ma situation actuelle les affecte profondément.
Après trois mois, en qualité de gardien de chantier j’ai obtenu un peu de promotion car je gardais aussi des matériaux entreposés sur le terrain. Je bricolais toujours dans l’assurance et surtout me tenais au courant de toutes les évolutions de mon ancien métier…On ne sait jamais…Un appel…Une lettre.
Ce qui me manquait le plus ? De ne pas pouvoir me laver en prenant des douches , surtout en été car il régnait une chaleur tropicale à Copacabanon. Egalement de ne plus avoir de voiture : plus pratique pour les bouteilles de gaz et les jerricans .
Je ne pouvais également voir souvent mes filles de dix et quatorze ans car les transports en commun ne remplaceront jamais la bagnole pour les déplacements inter-banlieues. Je négociais avec leur mère pour les voir un, voire deux dimanches par mois. Avec mon fils de vingt-trois ans, c’était plus facile. Nous nous retrouvions régulièrement à Paris où il poursuivait ses études.
Avec l’accord de José je partais de temps en temps chez ma mère, en retraite près de Nîmes. J’y trouvais de la chaleur humaine et du soleil. Pour les vacances scolaires je venais avec Cyrielle et Orianne. Parfois Frédéric nous rejoignait.
C’était des moments privilégiés, j’avais l’impression d’être un individu normal parmi les siens. J’étais même motorisé car maman, bien qu’elle ne conduise pas, avait gardé la vieille voiture après le décès de mon père survenu en 2000.
J’ai eu rapidement l’intime conviction que ma déchéance s’était stabilisée, que j’avais touché le plus profond du creux de la vague, que je regardais maintenant devant moi et non au-dessous. Il me semblait qu’il suffisait de peu de choses pour que je nourrisse un projet plus ambitieux. Pourtant au cours des rares entretiens d’embauche j’entendais toujours les mêmes rengaines : trop vieux, pas d’Anglais courant, surdimensionné. J’ai suivi diverses formations sous l’égide des organismes sociaux pour favoriser une reconversion. Cela m’a permis de continuer à apprendre, de connaître des compagnons d’infortune mais pas de retravailler.
Et puis, pourquoi ne pas l’avouer, il y avait de temps en temps des bons moments. Leur fréquence s’accélérait.
C’était plutôt un bon signe.
Pour mon dernier anniversaire, au mois d’avril, ce que j’appelle « ma garde rapprochée d’amis » est venue m’honorer en retenant une table chez Mehdi . Il y avait Louis-René, André, Claude, mais aussi Jean-François W, Jacques C et Lucien A, ainsi que quelques autres, y compris Yolande venue spécialement de Marseille.
Ce fut une soirée très animée et très arrosée. Ce fut à cette occasion que j’inventai la nouvelle raison sociale du restaurant. Celui-ci n’ayant pas de nom particulier, ma tablée entrepris, sous les yeux amusés du restaurateur, de donner un joli nom à cet établissement, en respectant son caractère oriental. Grâce à une absorption non négligeable de Sidi Brahim et de Boulaouane, beaucoup de noms fusèrent. Il y avait les tenants de la mouvance animalière : la gazelle dorée, le chameau à trois bosses ; ceux de l’appellation culturelle contrôlée : Sodome et Gomorrhe ; et puis bien entendu les délires divers reposant sur des jeux de mots douteux : l’hebdromadaire du jour, chacun voit Mehdi à sa porte, la cuisine au beur. Ce fut ma proposition, Mehditerranée, qui fut acceptée par le patron.
Lorsque je revins à Copacabanon, je bus une tisane pour corriger l’alcoolémie et m’endormis, pour la première fois à Clichy, le sourire aux lèvres.